SECONDE PERSONNE > LES TANNERIES, AMILLY
16.03—26.05 2024

affiches collées sur panneaux

/ MOT DE ROMAIN

Depuis plusieurs années, mon travail plastique prend racine dans des récits que j’invente, genres de réponses au monde, intimes et en oblique.
Dans l’exposition Seconde personne, quatre récits sont rassemblés, entraînant derrière eux de nombreuses œuvres. 
Quatre récits rassemblés sous leur forme sonore et orale  : autant de bancs aux dimensions d’un lit, et sur chaque banc un casque. On s’assoit — on s’allonge, on met le casque sur ses oreilles et la lecture commence. Où elle en est — sans doute pas au début. Et puis qu’importe, puisque chaque lecture dure plusieurs heures, la plus longue presque sept. Alors on capte des bribes — impressions. 
Dans le casque, une voix parle à la seconde personne — comme l’auteur s’adressant à l’un des personnages, ou à soi-même peut-être — mais soi-même auteur ou visiteur, alors ? Qui est interpelé ? Une voix qui décrit des gestes — des regards simples et clairs évoquant des relations complexes et liquides. 
Parfois, l’on entend des paroles qu’on a lues sur l’un des soixante panneaux couvrant l’espace : lettrages blancs sur fond noir comme des publicités ou bien comme des pancartes, sans slogan ni produit. 
Parfois, l’on entend le récit de May, artiste, qui invente l’installation où l’on est immergé .
Et parfois le récit de Zoé, le premier des romans  d’où surgissent les trois figures dans cette vidéo, tout au fond de l’espace. Des tons chauds, des corps simples, comme les chiots d’une portée. Un roman d’où surgissent également d’autres mots, ceux d’un fils endeuillé à sa mère dans ce haut-parleur esseulé, perché sur une colonne.
En chemin vers la sortie, une sculpture réduit l’espace ; mais au contraire du lieu bien vivant où l’on se tient soi-même, elle est blanche — théorique — une idée — avant la vie et avant les récits, prête à les accueillir, comme couverte de panneaux vierges, à écrire, un espace et un temps miniatures où plonger. 
Partout de la parole ; oui, la parole s’étend sans jamais s’imposer. Dans les casques, les haut-parleurs, sur les panneaux. Jusqu’au moment de partir, où l’on est invité à prendre soi-même la parole, si on le souhaite, plus tard. C’est Simon qui le propose ; Simon né de Zoé, et les fictions comme des poupées russes pour un projet bien concret et tangible : REBECCA, une application web que le visiteur, sur le point de partir, pourra s’approprier, offrant aux morts de parler aux vivants. 

l’arrière des panneaux, dégradé

/ MOT DE MERIS ANGIOLETTI, commaissaire de l’exposition

May, Jude, Pablo, Rebecca, Simon, Luc, Paul, Axel. Je discute avec Romain de ces êtres avec l’attention et l’affect que l’on montrerait aux secrets partagés, parce que depuis que je les connais leur présence est familière, presque domestique, mais étrange, vestige archaïque d’un temps révolu ou à venir. Leurs mondes sont à portée, mais seulement sous peine de se faire habiter par un sillage aériforme, par une anomalie temporelle. Des gestes modestes les caractérisent : préparer à manger, faire quelques courses, aller pêcher, attendre un lever de soleil, mais chaque geste, transfusé d’un personnage à l’autre, comme un savoir-faire ancien et silencieux, irradie dans sa répétition quotidienne la pérennité des histoires mythiques et des sortilèges apotropaïques, dernières protections à l’effacement.
Quand ils me parlent, leur parole est distillée, précise comme les formules d’un rituel de passage ou d’un changement d’état physique, liquide ou gazeux – solide par moment – générant les axiomes d’une improbable mécanique des fluides qui ne répondent qu’à une logique propre, aussi variable que rigoureuse, pour percer la matière des choses enfouies avec la précision d’une pointe diamante qui trace des cercles sur une vitre.
Avec la même clarté, leurs voix chuchotent des protocoles de cocréation pour faire apparaître des œuvres : des panneaux dans l’espace comme les tableaux de l’exposition imaginée par May, l’application de Simon pour adresser post mortem des messages aux êtres aimés ou encore une sculpture-miniature du lieu comme une boucle temporelle, un état second des mondes, l’intersection entre les mondes.
Meris Angioletti

/ MOT DE SIMON, concepteur de l’application REBECCA
https://rebecca-parlerauxvivants.fr

Qui ne rêverait de trouver, à la mort d’un être cher, laissé par ce dernier et adressé à soi, un cahier rempli d’une série de messages inédits ? Des messages qui garderaient ouvert le champ des possibles. Oui, celle que j’aimais est morte, mais tout n’est pas fini ; parce qu’il me reste à lire ces messages couvrant les pages du cahier qu’elle m’a laissé, précieux, comme autant de surprises. 
Ma mère s’appelait Rebecca. Elle est morte à ma naissance. Elle ne m’a rien laissé, sinon une photo. Je le regrette beaucoup. Je ne peux rien y faire. Nous tous qui survivons ne pouvons rien y faire. 
Sinon écrire. Et offrir à ceux que nous aimons ce que l’on n’a pas eu, et qu’on aurait rêvé. Oui, je peux écrire à Lisa, à Mircea et à tous ceux que j’aime. Des mots qu’ils recevront si je pars avant eux.
Mais écrire où ? Sur quel cahier ? Mon application REBECCA est ce cahier, mais encore mieux ! On y choisit des dates : l’anniversaire d’une rencontre, d’un mariage, de l’être cher ; ou bien une fête, Noël peut-être, ou Pâques, et l’on écrit. On écrit en pensant à la joie que l’être aimé connaîtra en lisant, plus tard, après. Longtemps après, plusieurs années, si on le souhaite. La joie qu’il aura de savoir qu’une série de messages l’attend.
Des messages tragiques bien sûr. Car l’amour comme la mort sont tragiques. Et des mots drôles aussi, et l’on peut voir l’autre sourire, par avance. 
Visitez REBECCA et voyez ce qu’elle offre. Tout y est expliqué. 
Portez-vous bien !
Simon

/ GÉNÉRIQUE

Meris Angioletti, commissaire de l’exposition ; sculptures avec la participation de Emi Yatsuzaki. Le projet Seconde personne a été sélectionnée par la commission mécénat de la Fondation des Artistes qui lui a apporté son soutien.

/ À LA TOMBÉE DU JOUR